Entretien avec Yeon Sang-ho, le réalisateur de Dernier Train pour Busan
par Marine Bohin
Yeon Sang-ho est sans doute l’un des réalisateurs sud-coréens les plus impressionnants de sa génération : aussi doué pour l’animation – The King of Pigs (2011), Seoul Station (2016) – que pour les films de genre, il a acquis une notoriété internationale grâce à l’énorme succès de Dernier Train pour Busan (onze millions d’entrées en Corée du Sud !) et à sa suite Peninsula (2020). À l’occasion de la sortie de son nouveau film, nous avons pu nous entretenir avec Yeon Sang-ho…
Vous avez produit vous-même The Ugly, pourquoi ce projet était-il important à vos yeux ?
J’ai fait beaucoup de films d’animation indépendants au début de ma carrière, et Dernier train pourBusan m’a amené ensuite vers des films à gros budget. Je me suis demandé si je pouvais refaire des films comme avant… Ma fille regarde souvent des vidéos sur YouTube, qui sont bien plus directes, plus simples, je me suis donc demandé si cela ne pouvait pas en quelque sorte être adapté au cinéma… et ainsi me permettre de revenir sur ce que je faisais auparavant.
Il s’agit de l’adaptation de votre roman graphique Face (2018), que pensez-vous pouvoir apporter à l’histoire en la transposant sur grand écran ?
Cela fait déjà un certain temps que j’ai dessiné ce manhwa, et grâce au cinéma, j’ai compris que je pouvais me concentrer davantage sur le sujet de fond. L’adaptation m’a permis de valoriser ce qui est propre au médium de l’image, comme le fait que l’acteur Park Jung-min joue deux rôles en même temps !
Il joue en effet le rôle du père dans sa jeunesse, puis celui du fils dans les années 2020. Comment avez-vous travaillé avec lui pour aboutir à cette performance ?
C’était une proposition de Jung-min lui-même ! Je me suis dit que c’était une bonne idée, que cela renforcerait le thème du film, sur la confrontation entre deux générations. Nous avons d’abord tourné les scènes où il joue le père, puis celles qui se passent aujourd’hui, et où il joue le fils. Il m’a confié que ça l’a aidé à comprendre son personnage, et à avoir de l’empathie pour celui du père.
C’est la troisième fois que vous travaillez avec l’acteur Park Jung-min, qui est ici particulièrement impressionnant. Qu’est-ce que vous aimez dans cette collaboration ?
J’avais en effet déjà travaillé avec lui sur mon film Psychokinesis et pour la série Hellbound sur Netflix. En Corée, c’est un acteur très connu pour son talent d’interprétation ! Et il a une grande compréhension de mon univers, par exemple lorsque j’ai sorti Hellbound en version BD, il en a écrit une critique dans laquelle il parvenait parfaitement à ressentir ce que j’ai voulu transmettre ! On se comprend instantanément et profondément, sans avoir besoin de parler parfois, je le considère vraiment comme un confrère !
Dans Dernier Train pour Busan, Peninsula et Seoul Station, les monstres sont des zombies, alors que dans The Ugly ce sont les humains qui montrent leurs pires aspects… La monstruosité est-elle le fil rouge de votre filmographie ?
Je dirais que le fil rouge de mes films, c’est plutôt l’humanité. Tout ce qui caractérise l’humain, et pas forcément les côtés positifs, mais aussi ce qu’il y a de pire. Et parfois dans mes films ces deux aspects s’entrechoquent de façon exacerbée.
Vous avez auparavant exploré le registre cinématographique de l’horreur, ici c’est celle du quotidien qui semble vous intéresser. Aviez-vous envie de revenir à une plus grande sobriété dans la mise en scène ?
C’est vrai que les films que j’ai faits en prise de vue réelles s’apparentaient au cinéma de genre : les zombies, le diable et l’emploi du surnaturel d’une façon globale servaient à représenter notre société au travers de fables. Ici on parle d’un personnage aveugle obsédé par la recherche de la beauté, donc lui aussi est un personnage de fable. On pourrait penser que je suis passé du fantastique au réalisme mais finalement je pense que mes films parlent avant tout de notre société contemporaine. Le personnage du graveur aveugle est assez ironique, puisqu’il est obsédé par la beauté alors qu’il ne peut pas la voir. Et cela symbolise bien la Corée contemporaine, et le développement ultra-rapide du pays ces dernières décennies…
Pourquoi avoir choisi de révéler le visage de Young-hee, la mère du héros, lors du dernier plan du film ?
Je pense que la puissance du cinéma, c’est de pouvoir rendre cent spectateurs témoins d’une scène ou d’un plan, et qu’ils en aient tous une interprétation différente. Je voulais montrer ce qui serait impossible à décrire avec des mots. Dans le film tout le monde trouve Young-hee laide, mais vous savez, lorsqu’on n’aime pas quelque chose, on dit souvent que « c’est moche », parce que cela nous dérange ou nous dégoute… C’est pareil pour le bien ou le mal, j’essaie toujours de les mettre face à face. On a tendance à être manichéen, et c’était pour éviter cela que le film se termine ainsi.
Dans Dernier train pour Busan vous faites une apparition cachée, est-ce que vous apparaissez dans ce film également ?
Oui, on y entendait ma voix dans un talkie-walkie et j’y jouais un zombie également, mais je n’apparais pas dans The Ugly !
Le film est sorti il y a six mois en Corée, comment a-t-il été reçu, et quels sont vos projets ?
Malgré son petit budget, The Ugly a quand même bénéficié d’une importante sortie, et le film a fait beaucoup d’entrées ! Les professionnels du cinéma ont peut-être trouvé que c’était rafraîchissant… Concernant l’avenir, je prépare une série sur Netflix, un gros film commercial et un film plus modeste. J’ai commencé à réaliser des films en prise de vue réelles il y a maintenant dix ans, je pense que je vais continuer à en faire des divers et variés… J’aimerais tester toute les manières possibles de faire du cinéma !