France-Corée : 140 ans d’amitié diplomatique, de la relation d’État au rayonnement culturel

par Lucile Theffo Defaudais

En 2026, la France et la Corée du Sud célèbrent 140 ans de relations diplomatiques. Un anniversaire symbolique qui invite à mesurer le chemin parcouru depuis l’établissement des liens officiels entre les deux pays en 1886. Longtemps fondée sur les échanges politiques, économiques et universitaires, cette relation s’est progressivement enrichie d’une dimension culturelle devenue aujourd’hui l’un de ses principaux moteurs.

Réunis en juin 2026 à Paris à l’occasion d’un événement consacré à l’influence mondiale des contenus coréens, responsables institutionnels, acteurs du tourisme, représentants de l’industrie culturelle et entreprises ont dressé le constat d’une transformation profonde : la culture est devenue l’un des piliers du rapprochement entre la France et la Corée.

©KOCCA

De la découverte mutuelle à la reconnaissance culturelle

Le chemin parcouru est considérable. Comme l’a rappelé le critique de cinéma Oh Dong-jin lors de la rencontre, au milieu des années 1990, il n’était pas rare d’entendre en France une question qui semble aujourd’hui presque inconcevable : « Est-ce qu’on fait des films en Corée ? ».

À l’époque, le cinéma coréen demeure largement méconnu du grand public européen. Pourtant, la France va jouer par la suite un rôle déterminant dans sa reconnaissance internationale. Grâce notamment au Festival de Cannes, des cinéastes coréens comme Park Chan-wook, Lee Chang-dong ou encore Bong Joon-ho ont progressivement trouvé un écho auprès des critiques et des professionnels européens.

Cette ouverture réciproque a permis de construire un dialogue culturel durable entre les deux pays. Au fil des années, la France est devenue l’un des principaux relais européens de la création coréenne, tandis que les artistes coréens ont trouvé dans l’Hexagone un public particulièrement attentif aux formes nouvelles de narration et d’expression.

La Hallyu, nouvelle ambassadrice de la Corée

Depuis une vingtaine d’années, cette dynamique a pris une ampleur sans précédent avec l’essor de la Hallyu, ou « vague coréenne ». Séries, films, musique, jeux vidéo, webtoons et productions numériques ont permis à la culture coréenne de franchir les frontières et de toucher un public mondial.

Parmi les acteurs majeurs de cette diffusion figure Netflix. Selon les données évoquées lors de la conférence à K-EXPO FRANCE, près de 80 % des abonnés de la plateforme dans le monde auraient déjà regardé un contenu coréen. En France, plus de huit spectateurs sur dix déclarent avoir découvert les productions coréennes grâce à la plateforme.

Pour Choi Seung-hyun, vice-président de Netflix Corée, la réussite internationale des œuvres coréennes repose avant tout sur la qualité des récits. Contrairement à certaines idées reçues, les créateurs coréens ne produisent pas des contenus spécifiquement destinés aux marchés occidentaux. Ils racontent avant tout des histoires ancrées dans la société coréenne, avec l’ambition de toucher leur propre public. C’est précisément cette authenticité qui leur permet de trouver un écho universel.

Le succès mondial de séries et de films coréens témoigne ainsi de la capacité de la culture à créer des ponts entre des sociétés parfois éloignées géographiquement mais sensibles aux mêmes émotions, aux mêmes questionnements et aux mêmes aspirations.

Le groupe K-Pop 82MAJOR en séance de dédicaces ©2026 K-EXPO FRANCE

Quand le contenu devient un levier économique

La singularité du modèle coréen réside également dans sa capacité à transformer le succès culturel en retombées économiques concrètes. En effet, le rayonnement du K-Content dépasse largement le cadre du divertissement. Il agit comme un véritable accélérateur pour de nombreux secteurs : alimentation, cosmétique, mode ou encore tourisme.

L’exemple de l’industrie agroalimentaire est particulièrement révélateur. Longtemps réservés aux épiceries spécialisées, les produits coréens occupent désormais une place visible dans les grandes enseignes françaises. Les consommateurs découvrent souvent ces produits à travers les séries qu’ils regardent avant de les rechercher dans les magasins.

Le même phénomène s’observe dans le secteur de la beauté. Les boutiques spécialisées en cosmétiques coréens se multiplient à Paris et en ligne, tandis que les marques sud-coréennes investissent massivement les espaces publicitaires français.

Cette dynamique illustre la naissance d’un véritable « effet Corée », où l’intérêt suscité par les contenus culturels se traduit progressivement par une curiosité plus large pour le mode de vie, les produits et les savoir-faire du pays.

Une nouvelle génération de voyageurs français

Le tourisme constitue sans doute l’un des meilleurs indicateurs de cette évolution.

Selon les chiffres présentés par l’Office national du tourisme coréen, environ 110 000 touristes français ont visité la Corée du Sud avant la pandémie. Ce chiffre atteint désormais près de 180 000 visiteurs annuels.

Plus remarquable encore, les jeunes générations représentent désormais une part majoritaire de ces visiteurs. Les moins de 40 ans constituent plus de 60% des touristes français se rendant en Corée.

Pour beaucoup d’entre eux, le premier contact avec le pays s’est fait à travers une série, un film ou une chanson. Les paysages de Jeju, les rues de Séoul ou les lieux de tournage de K-Dramas et films devenus emblématiques nourrissent aujourd’hui un véritable tourisme culturel.

Cette évolution témoigne du rôle croissant du soft power dans les relations internationales. Là où les diplomaties traditionnelles s’appuyaient principalement sur les échanges politiques et économiques, les nouvelles formes d’influence passent désormais par les écrans, les plateformes numériques et les expériences culturelles.

Squid Game, série sud-coréenne originale Netflix au succès immense ©Netflix Korea

Une stratégie publique fondée sur l’accompagnement

Le succès de la Hallyu ne s’explique toutefois pas uniquement par le talent des créateurs. Les politiques publiques coréennes ont joué un rôle majeur dans la conquête du monde culturelle de la Corée du Sud depuis la fin des années 1990.

Le développement de structures comme la Korea Creative Content Agency (KOCCA) permet encore aujourd’hui d’accompagner les entreprises culturelles dans leur croissance et leur internationalisation. Plutôt que d’intervenir dans les contenus eux-mêmes, les pouvoirs publics privilégient une logique de soutien, de financement et d’ouverture à l’international.

Cette approche est régulièrement citée comme l’un des facteurs clés de la réussite coréenne. Elle permet aux créateurs de bénéficier d’un environnement favorable à l’innovation tout en conservant leur liberté artistique.

Aujourd’hui, cette stratégie entre dans une nouvelle phase. L’objectif n’est plus seulement de promouvoir les contenus coréens, mais de créer des synergies entre l’ensemble des secteurs associés à la culture. Tourisme, gastronomie, cosmétique, technologies ou encore commerce international sont désormais pensés comme les différentes composantes d’une même marque nationale.

Une relation tournée vers l’avenir

Cent quarante ans après l’établissement de leurs relations diplomatiques, la France et la Corée du Sud apparaissent plus proches que jamais.

Cette proximité ne repose plus uniquement sur les échanges institutionnels ou les accords économiques. Elle s’incarne désormais dans les habitudes culturelles, les choix de consommation, les voyages et les imaginaires partagés par des millions de citoyens.

De Cannes à Netflix, des salles de concert aux musées, des rayons des supermarchés aux destinations touristiques, la relation franco-coréenne s’est profondément transformée au fil des années. Elle est devenue l’illustration d’une diplomatie moderne où la culture constitue à la fois un vecteur de dialogue, un moteur économique et un outil d’influence.

À l’heure où les deux pays célèbrent 140 ans d’amitié diplomatique, cette évolution témoigne de la vitalité d’un partenariat qui continue de se réinventer. Plus qu’un simple événement de célébration, cet anniversaire marque peut-être l’entrée dans une nouvelle étape des relations franco-coréennes : celle d’une coopération fondée autant sur les échanges entre les peuples que sur les liens entre les États.


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