Figure montante de la littérature coréenne contemporaine, Jeong Gyeong Ju s’est imposée auprès d’un large public avec la saga de romans Qu’est-ce qui cloche avec la secrétaire Kim ?, aussi drôle que piquante qui explore les dynamiques de pouvoir, d’ambition et de sentiments au sein du monde professionnel. Adaptée avec succès en webtoon – puis en série télévisée – l’œuvre a conquis bien au-delà de la Corée du Sud, séduisant des lecteurs et spectateurs par son mélange d’humour, de romance et de critique sociale subtile. À l’occasion de cette interview, l’autrice revient sur la genèse de ce phénomène, son processus d’écriture et les raisons qui expliquent l’engouement durable pour ses personnages emblématiques.

©Jeong Gyeong Ju
Bonjour, pourriez-vous nous parler un peu de votre parcours ?
Bonjour ! C’est un honneur de pouvoir saluer mes lecteurs français. Je suis née à Songtan, dans la région de Gyeonggi, où j’ai passé mon enfance. J’ai vécu mon adolescence à Suncheon, une ville renommée pour ses parcs nationaux. J’ai ensuite étudié à la faculté de pharmacie de l’université Wonkwang où j’ai obtenu ma licence. J’y ai rencontré mon mari, qui étudiait déjà dans ce département avant moi. Nous avons attendu cinq ans avant de nous marier, puis nous nous sommes installés à Busan, sa ville natale, où j’ai accouché de deux magnifiques enfants : un fils et une fille. Dès que le temps me le permettait, j’ai continué à écrire en tenant ma pharmacie. C’est grâce à l’affection et au soutien de mes lecteurs que mon texte est arrivé jusqu’à vous, en France.
Vous avez donc commencé votre vie professionnelle en tant que pharmacienne, comment êtes-vous devenue écrivaine ?
J’ai écrit pour la première fois quand j’étais au collège. J’avais toujours plein d’idées qui se bousculaient dans ma tête parce que j’adorais lire. Alors, j’ai commencé à noter mes pensées dans un carnet. Un de mes romans a été publié sur internet de façon hebdomadaire pour la première fois en 2006. À cette époque, j’avais besoin d’un passe-temps qui me permette de respirer, car je me sentais enfermée dans mon quotidien. Les lecteurs ont beaucoup apprécié. Grâce à l’engouement, j’ai reçu la proposition d’un éditeur pour le publier au format papier. J’ai donc fait mes débuts avec une romance intitulée Adieu l’ange [NdlR : Non édité en France à ce jour].
Que représente l’écriture pour vous aujourd’hui ?
Écrire un roman, c’est créer un monde et inventer une vie à des personnages. Pour moi, c’est être le créateur d’un univers et de la vie. Vivre par procuration les aventures des protagonistes, que moi, je n’ai jamais vécues, est une expérience précieuse à mes yeux. En revanche, j’écris toujours sur un monde qui m’est inconnu, donc j’étudie beaucoup et je fais de mon mieux pour voir les choses sous plusieurs angles. Dans ce sens-là, écrire des romans, c’est un peu comme un éternel devoir. Il ne faut jamais cesser d’apprendre.
Êtes-vous toujours une grande lectrice aujourd’hui ?
J’adore lire ! C’est la seule façon de pouvoir expérimenter indirectement des choses que je n’ai pas pu faire moi-même.
Comment vous vient l’inspiration ?
Je ne fais rien de particulier pour obtenir de l’inspiration. Quand quelque chose m’émeut dans la vie quotidienne, je le note et j’essaie de développer directement les idées qui me traversent l’esprit. C’est une des raisons pour lesquelles mes romans sont pleins d’un humour qu’on peut qualifier de « tranche de vie ».
Y a-t-il un ou plusieurs écrivains qui vous inspirent particulièrement ou que vous admirez ?
J’ai énormément de respect pour tous les auteurs. Je n’ai pas étudié la littérature et mes romans sont plutôt écrits pour divertir. Donc, parfois, le fait d’être étiquetée « autrice » peut me peser.
Comment vous est venue l’idée d’écrire Qu’est-ce qui cloche avec la secrétaire Kim ? ?
J’avais toujours voulu écrire une comédie romantique très différente autour d’une secrétaire, et puis, un jour, une idée m’est venue. Une secrétaire qui forme le binôme parfait avec son boss décide de démissionner. Yeongjun, le héros sur un piédestal, se demande alors ce qui cloche avec sa secrétaire. Je l’ai imaginé, effondré, et ça m’a tellement amusé que j’ai écrit le prologue en un rien de temps. En général, j’écris un synopsis détaillé avant de me mettre à écrire un roman, mais pour ce titre, j’ai d’abord rédigé le prologue. C’est le seul pour lequel j’ai procédé comme ça.
Comment avez-vous créé les personnages ? Notamment Yeongjun, un homme emblématique et finalement très drôle dans son narcissisme prononcé.
Yeongjun est un personnage très narcissique et c’est aussi un élément très important du roman, j’ai donc feuilleté pas mal de mangas et vu de films avec des personnages similaires. Dans ma volonté de le peindre de façon parfaite pour qu’il ne soit pas perçu comme une projection de moi-même, il a fini par devenir de plus en plus caricatural, mais j’y ai pris beaucoup de plaisir. Yeongjun est un des personnages que j’aime le plus parmi ceux que j’ai créés. L’héroïne, Miso, joue le rôle d’assistante, mais elle prend toujours l’ascendant et guide les autres. J’ai consacré beaucoup d’efforts à la rendre complexe et nuancée. C’était tout à fait intentionnel de l’appeler Miso, qui veut dire « sourire » en coréen.
Ce roman a-t-il une place particulière dans votre cœur aujourd’hui ?
Qu’est-ce qui cloche avec la secrétaire Kim ? reçoit tellement d’amour de la part du public que j’ai encore du mal à y croire. J’en suis extrêmement reconnaissante. C’est une œuvre qui m’est très chère et que je chéris comme un trésor, car elle m’a permis de me relever quand j’avais l’impression d’errer dans ma vie.
Sans trop spoiler, quelle scène avez-vous préféré écrire dans le tome 1 ?
J’ai beaucoup aimé écrire le chapitre consacré à la journée sportive de l’entreprise. C’est la première fois qu’on voit Yeongjun s’effondrer.
À quoi ressemble votre quotidien d’écrivaine ?
J’ai dû arrêter d’écrire pendant deux ans à cause de problèmes de santé. Maintenant que je suis rétablie, je reprends le travail très doucement. J’écris à l’aube, au moment où mon cerveau arrive le mieux à se concentrer. Je fais aussi régulièrement du sport pour me maintenir en forme. Je me lève à 4 heures pour m’asseoir devant mon bureau et si je suis un peu en retard, Kkami, mon teckel de douze ans vient, me réveiller. C’est un manager hors pair. (Rires.)
Avez-vous des anecdotes de coulisses à nous raconter sur la saga ?
Je suis désolée, aucune anecdote ne me vient à l’esprit. Quand on m’a invitée à la conférence de presse pour le lancement du drama, c’était chouette de pouvoir saluer les acteurs Park Seo Jun, Park Min Young et Lee Tae Hwan. Je me souviens avoir été touchée par leur beauté, leur élégance et leur gentillesse.
À sa sortie, l’ouvrage est la romance la plus vendue en Corée du Sud. Comment avez-vous vécu un tel accueil ?
Sortie en 2012, la première édition papier a rapidement été réimprimée tant elle s’est bien vendue. Le roman a ensuite été publié en série sur Kakao Page. À l’époque, Qu’est-ce qui cloche avec la secrétaire Kim ? a été la seule romance contemporaine à atteindre le million de pages lues. Par la suite, le webtoon et le drama ont à nouveau dynamisé l’œuvre. Je ne sais pas pourquoi ce roman a autant plu. Tout ce que je voulais, c’était livrer une histoire amusante aux lecteurs, et rien ne me fait plus plaisir que de savoir qu’elle est aimée depuis si longtemps et par autant de monde.
Qu’avez-vous pensé des adaptations en webtoon et en drama ?
Étant autrice, je ne connais pas grand-chose aux webtoons et aux dramas. La façon d’exprimer un contenu diffère dans chacun de ces domaines. J’ai demandé que le sujet et les éléments essentiels du roman soient gardés intacts, mais je n’ai rien proposé d’un point de vue graphique ou à propos de la réalisation. Le webtoon comme le drama sont des œuvres géniales. J’étais heureuse en regardant le drama parce que j’ai trouvé les acteurs vraiment très bons.
En France, la romance est l’un des marchés les plus vendeurs dans le secteur du livre. En est-il de même en Corée ?
Le marché des romances est très actif en Corée du Sud depuis les années 1990, que ce soit en ligne ou en papier. Ces romans conservent toujours une place dominante sur les nombreuses plateformes numériques du pays. Il y a donc des lecteurs de la première heure et des plus récents. En plus, ce marché attire toutes tranches d’âges.
Selon vous, pourquoi fédère-t-elle autant de lecteurs à travers le monde ?
L’amour permet au monde d’être plus humain. Peu importe de quelle forme d’amour on parle, un happy ending rend toujours heureux. Les romances ne sont-elles pas des histoires qui nous permettent de nous défaire du quotidien pour goûter à des fantasmes qui nous comblent de bonheur ?
Quels sont vos romans de romance favoris ?
Papa longues jambes [NdlR : roman épistolaire de l’autrice Jean Webster], sans hésitation ! Je l’ai lu quand j’étais enfant, mais j’ai tellement aimé l’énergie de Judy que je m’en souviens encore très bien. C’est écrit sous forme de lettres du point de vue de l’héroïne, mais on ressent pleinement les émotions de Jarvis, un autre personnage. Je trouve ça très fort.
Et vos romans favoris, de manière générale ?
J’aime tous les romans, mais si je devais vraiment en choisir un, ce serait Le Seigneur des Anneaux [NdlR : saga de roman fantasy de J. R. R. Tolkien].
Remerciements : Jeong Gyeong Ju, Editions IMHO
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